jeudi, juin 15, 2006

Fable ou Histoire

"Fable ou Histoire", Les Châtiments, Victor Hugo, 1852
Les Châtiments est le plus grand ouvrage satirique du 19éme siècle, comptant plus de six mille vers. Victor Hugo a rédigé ce recueil au début de son exil après le coup d'état de Napoléon III du 2 décembre 1851. Cette oeuvre mélange les pièces courtes et mordantes, les discours prophétiques, les chansons et les fablesdans une grande liberté de ton.
La pièce "Fable ou Histoire" appartient au livre III, intitulé ironiquement "La famille est restaurée". Dans cette fable, inspirée de la pièce "Le Loup devenu Berger" de La Fontaine, Hugo démasque Napoléon III et le présente comme un usurpateur. Il utilise alors les ressources de l'apologue pour s'attaquer à la tête de l'Etat français et ébranler sa légitimité. Comme son modèle, Hugo utilise des animaux anthropomorphiques* pour parler plus librement de ses contemporains et insister sur le ridicule de leur comportement. - lecture -
Il sera alors interessant de voir comment le détour par la fiction permet-il de mieux faire passer un message ( problématique ). Ici Victor Hugo s'appuie sur les ressources de la fable pour présenter un personnage grotesque et risible, et dénoncer la couardise du peuple ( annonce de plan ).
Nous retrouvons dans cette pièce les différentes caractéristiques de la fable. Premièrement, dans sa forme versifiée et ses rimes plates ( ou suivies ), ce texte se situe bien dans l'héritage de La Fontaine. De plus, le contexte spatio-temporel reste vague avec comme seuls repères "un jour" et des élèments d'un paysage forestier "bois", "épines". "la forêt" symbolise la demeure du monde animal, métaphoriquement il peut s'agir de nimporte quel Etat. Les humains sont ici métaphorisés par des animaux : "un singe", "le tigre", "les bêtes". Cette pièce gagne alors une portée universelle et s'inscrit bien dans la genre de la fable.
Enfin, toute fable fait office d'apologue et dessert une morale. La rupture de rythme créée par le passage au présent, rompt avec le reste du texte et détache la morale du récit au passé simple. La morale ainsi mis en avant consiste en un appel à la révolte ; même le plus opprimé peut combattre pour son salut.
La fable permet ici de ridiculiser la personne des tyrans. En effet, Victor Hugo présente dans cette pièce un personnage grotesque et risible. Dans un premier temps on observe un personnage égocentrique et bestial, puis on voit ensuite le décalage entre un registre épique et l'anti-héroïsme de la personne.
Pour commencer, les deux premiers vers nous placent dans une dialéctique être / paraître. Le singe est qualifié de "maigre", le contraste entre son état et son désir est alors risible. Le déguisement investit le singe de certains pouvoirs : " endosser le droit d'être féroce". Ainsi Victor Hugo dénonce le pouvoir qui réside dans l'apparence. L'aspect superficiel du personnage est repris pas un champ lexical du paraître, notamment dans les verbes : "admirez", "voyez".
Le contre-rejet isole "je suis" du reste de la phrase et dénonce l'égocentrisme du tyran. De plus, la figure même du contre-rejet exprime l'idée de quelque chose qui n'est pas à sa place ; le singe n'est pas là où il devrait être. Ainsi le fabuliste remet directement en cause la légitimité du pouvoir des tyrans. Mais encore, cette même figure de style crée un vide après le verbe être : cela marque la vacuité de l'essence même du personnage. On se retrouve alors au coeur de la fable avec l'opposition de l'être et du paraître qui ridiculise la cible de la satire.
Victor Hugo présente un échec politique. En effet, la fuite du peuple face à l'Empereur est vécue comme une victoire par ce dernier. Or le rôle d'un dirigant est bien de rassembler et non diviser. Ainsi, la personnalité mégalomane du personnage est dénoncée.
Le personnage du singe apparaît bestial et violent. Les expressions de la parole notamment : "s'écriait", "criant", "grinçant des dents", "poussant d'affreux rugissements", dénoncent un gouvernement qui se base sur la violence et la terreur pour se faire respecter. A cette volonté de terroriser ce rattache l'exibation de l'horreur : "regardez, ma caverne est pleine d'ossements".
On reléve aussi un certains nombre d'éléments du registe épique* et du combat dans cette pièce : "entassa l'horeur", "vainqueur", "egorgea", "dévasta". L'anaphore de "tout" insiste sur la suprématie, la volonté de pouvoir du singe. Le ton de l'épopée et alors repris ici, mais aussi par la gradation et l'accumulation ( entre les vers 7 et 10 ). L'abondance des verbes d'actions, souvent en début de vers, inscrit le recit dans le registre épique. Cependant, Victor Hugo feint de le présenter en héros car tout cela étant ironique on ne perd pas de vue la conditon première du singe, le fabuliste fait ici du personnage un anti-héros. En effet, le terme de brigand n'est pas glorieux et l'éxagrération discrédite le personnage ; encore une fois le pouvoir n'est qu'apparent.
Ensuite, Victor Hugo s'attaque ici à la lâcheté du peuple. Le fabuliste dénonce la crédulité du peuple pour qui voir égale croire et qui ne remet jamais rien en cause. Victor Hugo fait ici un appel à la révolte et n'admet pas que le peuple plus rester indifférent au coup d'état sanguinaire de Napoléon III. Le peuple ne fait que "admirer et fuir", ils restent inactifs et soumis. Il érige alors l'exemple d'un homme courageux en la figure du belluaire, seul représenté en humain car digne de l'être de par son comportement. Ce personnage différe du peuple car il s'oppose à la mascarade. Il s'oppose aussi au personnage du singe car il n'est pas violent : "vint", "saisit dans ses bras". Son combat n'est pas prétentieux et se limite à "déchira cette peau". Le combat du belluaire se fait sans effort, il agit et "dit". L'adjectif vainqueur devient alors ironique car le singe est ici vaincu. Le personnage du belluaire apparaît alors dominateur, il tutoie le tyran et n'épprouve aucune surprise. Le personnage sous la peau est donc en réalité très faible.
L'absence d'effets réels dans la fable ouvre à la généralisation et à l'unviersalité du propos : le titre très suggestif de la pièce - "Fable ou Histoire" - souligne bien que le singe déguisé en tigre renvoie à la fois, historiquement, à Napoléon III et, plus largement, à tout tyran. Par ailleurs, les termes hyperboliques et à la caricature du registre épique offrent une coloration ridicule au personnage et attirent l'intention sur l'objet de la fable : l'être et le paraître. Si l'empereur à les attraits de la bête féroce, il n'en possède pas la force. Son pouvoir, qui ne repose que sur la peur qu'il inspire et non sur le rassemblement du peuple, est donc illégitime : il n'est qu'un "brigand des bois". Enfin, le peuple lui-même n'est pas épargné. L'apologue hugolien condamne les "bêtes" et leur crédulité : servile et lâche, le peuple admire et fuit au moindre danger. Hugo déplore la couardise de 1851 qui a permis le coup de force de Napoléon III.
On peut donc affirmer que le détour par la fiction, en présentant une histoire inventée à valeur universelle permet d'imposer plus durablement un message. En effet, l'apologue sollicite l'activité herméneutique* du lecteur et l'oblige ainsi à faire un effort en direction de la pensée de l'auteur, ce qui permet d'établir une complicité privilégiée entre eux.
Comme La Fontaine, dans le "Loup devenu Berger", Hugo souligne, par le retournement de situation, que tout usurpateur court le risque d'être démasqué. Un jour ou l'autre, l'être se révélera sous le paraître. Comme le disait le moraliste du XVIIéme, en effet : "Toujours pas quelque endroit fourbes se laissent prendre".
"Le Loup devenu Berger" : http://img214.imageshack.us/img214/1953/12ld.png
anthropomorphique : du grec " qui a la forme de l'homme", se dit d'un objet, d'une divinité ou d'un animal auquel on attribue une image ou une réaction humaine.
registre épique : mise en scène d'un héros en face d'événements insurmontables qu'il va dépasser en se surpassant